SUCCESSION DE CRISES OU CHANGEMENT D'ÈRE

Fait par Yves MASSOT, remis jour à Tours le 3 septembre 2022

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La crise, c’est quand le vieux se meurt

 et que le jeune hésite à naître.

Antonio Gramsci

Le jeu de la vérité : Beaucoup d’hommes politiques et de médias passent l’essentiel de leur temps à nous parler des crises successives que nous traversons et, à cet égard, les qualificatifs et les commentaires vont bon train. À ce petit jeu, les meilleurs économistes les plus zélés se sont décrédibilisés. J’ai une pensée émue envers Jacques Attali, économiste et conseiller de François Mitterrand. Il aurait mieux fait de manger son chapeau chaque fois qu’il s’est trompé, et aller rendre visite à madame Soleil.

Le journal « les Échos » du mardi 28 février 2012 titrait encore à la une « Et si nous traversions une troisième crise pétrolière ». N’écoutons plus les défaitistes, les pessimistes et autres alarmistes. Nous sommes entrés depuis plusieurs années, dans une profonde mutation, et le véritable discours politique consiste à en définir le contour. 

 

La démographie mondiale galopante 

Entre 1960 et 2011, la population mondiale est passée de 3 à 7 milliards. Claude LEVY-STRAUSS a déclaré peu avant de nous quitter : 

« Nous sommes dans un monde auquel je n’appartiens déjà plus. Celui que j’ai connu, celui que j’ai aimé, avait 1,5 milliard d’habitants. Le monde actuel compte 6 milliards d’individus ; ce n’est plus le mien. » 

Il a résumé, en quelques mots simples, le sérieux talon d’Achille en ce début de 21e siècle.

L’ONU publie, le 3 mai 2011, que l’humanité pourrait atteindre 9,3 milliards de personnes vers 2050, mais après avoir passé un cap de 10,1 milliards d’ici 2030 environ.

Le rapport 2009 du Fonds des Nations Unies pour la Population (UNFPA) précise que :

 « L’effort à long terme, nécessaire pour conserver un bien-être collectif qui soit en équilibre avec l’atmosphère et le climat, exigera, en fin de compte, des modes viables de consommation et de production, qui ne peuvent être atteints, et maintenus, que si la population mondiale ne dépasse pas un chiffre écologiquement viable. » 

À la place de l’adjectif « viable », j’aurais préféré un chiffre, cela aurait été beaucoup plus clair pour tout le monde. 

Le changement climatique ; imposture ou vérité : Les travaux du GIEC et leurs alertes sont irréfutables. Le principe de précaution doit s’appliquer, et les mesures adéquates doivent être mises en œuvre sans attendre. Le protocole de KYOTO a placé les enjeux au bon niveau, et des précautions « d’observance » ont été prises. Les orientations et les engagements du sommet de COPENHAGUE et des différents G8 et G20 suivants restent décevants, voire attristants.

La COP 21 a été un vrai succès puisque 175 pays ont signé, au siège de l’ONU, l’accord de Paris sur le climat afin de maintenir le réchauffement planétaire en dessous de 1,5 degré. WWF titre sur son site Internet « La transition énergétique dans le monde est en marche ». L’ère du charbon se termine, la fin de l’extraction des énergies fossiles est programmée. Tout était parfait, Laurent Fabius venait juste de classer son dossier aux archives des affaires courantes, que Donald Trump reniait son engagement, comme pour mieux fustiger l’Europe, sanctuariser l’économie des USA, et fragiliser l’équilibre européen en téléguidant Boris Johnson pour conclure le Brexit.

Je n’avais pas bien compris pourquoi le Général de Gaulle avait ordonné, le 9 septembre 1965, le retrait de la France de l’OTAN, et invité les Américains à rentrer chez eux. On est sur la même stratégie ; l’hégémonie de la sacro-sainte puissance américaine demeure persistante ! 

La raréfaction des énergies fossiles : les faits sont là, les quantités restantes sont estimées et le rétroplanning est établi. La course est engagée, mais tout le monde ne s’est pas présenté sur la ligne de départ. C’est un enjeu fondamental pour le développement durable de notre planète. Une diversification équilibrée des ressources et des solutions de production énergétique, associée à un programme d’économie d’énergie drastique, sera notre planche de salut. À ce jour, aucun homme politique n’a pris ce problème au sérieux. En 1960, le français consommait, en moyenne, sur l’année 1463 KW, et en 2004, 7686 KW. Depuis cette date, ce chiffre stagne, et il a même tendance à se rapprocher de la barre des 7500 KW.

La recherche fondamentale et appliquée : Pendant très longtemps, ces deux domaines ne cohabitaient pas, bien au contraire ; ils étaient en concurrence. Le milieu médical a fait évoluer les pratiques, et on ne peut que s’en réjouir. Désormais, les pays et les continents collaborent sérieusement, et efficacement, face aux maladies orphelines, aux cancers, aux épidémies. Au moment où je rédige ce chapitre, nous traversons une crise sanitaire grave avec le Coronavirus, venu de Chine. La course contre la montre est engagée à qui trouvera le bon vaccin pour endiguer la prolifération de cette cochonnerie ? 

Le soutien populaire aux différentes maladies rares comme que le téléthon a bien fait évoluer les mentalités. Tout seul, on va plus vite ; à plusieurs, on va plus loin ! Telle est la devise que les chercheurs viennent d’adopter.

 

L’innovation technologique : La RATP vient d’automatiser les lignes 1 et 4 du métro. Doit-on, aussi, rappeler l’existence de la voiture sans chauffeur de Google et du robot qui exécute des tâches sans programmation ?

À chaque exemple, nous errons entre étonnement et éblouissement. N’oublions pas, comme le soutient Marc GIGET, que le point de départ de l’innovation, c’est l’homme, et l’aboutissement, c’est toujours l’homme.

L’intelligence artificielle va bouleverser notre quotidien, et nous sommes qu’au balbutiement de cette nouvelle technologique. Est-ce un bien ou un danger réel pour notre liberté, notre intégrité ou notre devenir ? J’aurai l’occasion d’y revenir, sur ce sujet passionnant. À titre de comparaison, que peut-on réaliser avec un marteau ? Cet outil peut prendre différentes formes selon l’usage et le métier. Cependant, on peut aussi fracasser le crâne de son pire ennemi ; les criminologues considèrent, alors, que c’est un objet contondant… 

La nouvelle conception de l’innovation :  Le Manuel d’Oslo édité par l’OCDE a classé l’innovation en quatre domaines ; 

  • L’introduction d’un bien, d’un service, d’un composant, ou des facilités apportées à son usage ou son emploi assurent une amélioration substantielle au produit.

  • La mise en œuvre d’une méthode de production novatrice ou de distribution originale implique des changements significatifs dans le processus de fabrication ou de distribution.

  • L’application d’autres pratiques de commercialisation entraîne des modifications pertinentes dans la conception, le conditionnement, le placement, la promotion ou la tarification du produit.

  • L’adoption de méthodes d’organisation du lieu ou du poste de travail génère un gain de productivité.

La 3e édition de ce manuel a réalisé de sérieux progrès depuis la parution du premier ouvrage. Elle étudie l’impact économique, prend en compte l’expérience acquise et, ce qui me semble le plus important, établit les liens entre les différents types d’innovations à savoir :

  • Incrémentale : elle est de caractère mineur et participe une évolution progressive du produit ou du service. Elle est difficilement perceptible et quantifiable.

  • Rupture : Elle concrétise une scission totale et irréversible dans les processus et la chaîne de valeur ; l’exemple le plus spectaculaire est l’iPhone.

  • Fonctionnelle : Elle introduit de nouvelles activités dans l’entreprise.

  • Production : Elle standardise les méthodes, les processus et les procédures, pour une meilleure maîtrise des coûts.

 

Les révolutions technologiques touchent l’économie entière et les risques sont majeurs ; aujourd’hui, les NTIC ont bouleversé nos pratiques, demain nous aurons à rencontrer les NBIC (nanotechnologies, biologie, intelligence artificielle, sciences cognitives). 

Les organisations qui s’imposeront seront celles qui assureront l’interopérabilité entre une gestion intégrale des connaissances, un usage généralisé de la veille (IE), un travail collaboratif et prospectif, et l’utilisation d’outils performants adaptés. 

L’innovation est avant tout un état d’esprit d’entreprise. Tous les salariés sont concernés par cette thématique et pour la dynamiser, l'application de cette règle s’impose : C’est bien d’émettre des idées, faut-il encore qu’elles soient exploitées, que le modèle économique soit profitable, et que tout le monde y trouve son compte.

L’innovation et la culture sont de sérieux antidotes face aux crises ; plus elles sont graves, plus les ressources mobilisables doivent être massives et réactives. La question est de savoir ce qui est bon pour le consommateur, ce qui est possible par la technologie, et ce qui est viable avec le marché.

Vers une économie de service : La production industrielle a été largement externalisée vers les pays à bas coût de Main-d’œuvre. L’économie de marché laisse place à une économie de service par l’ajout de prestations complémentaires aux produits. Cette mutation n’épargne aucune activité et a développé considérablement le secteur tertiaire. 

Je vous soumets trois exemples significatifs pour illustrer cette évolution :

  • Rank Xerox : au lieu de vendre des photocopieuses, hors de prix, cette société a complètement changé sa stratégie commerciale en proposant des machines gratuitement avec dépannage et entretien compris. Le concept consiste à facturer au client les photocopies effectuées, sans la fourniture du papier. 

  • Michelin : la firme clermontoise a le leadership sur le marché des pneus d’avions. Elle propose aux compagnies aériennes, la vente de pneumatiques à l’unité ou à l’atterrissage, en y intégrant des prestations de service et de rechapage. 

  • Marché de l’automobile : La location longue durée des voitures représente 58 % des immatriculations de véhicules neufs. Le service comprend la gestion du crédit, l’entretien, l’assurance, la restitution de la voiture en fin de contrat ou avec une option d’achat.

 

De Gutenberg au Web 2.0 : L’imprimerie et les activités de l’édition ont rencontré de graves difficultés. Entre 2004 et 2014, le volume de produits imprimés a chuté de 30 %. Le groupe Lasky de Tours (Mame) a été placé en liquidation judiciaire, comme beaucoup d’autres. Le secteur le plus touché est celui des entreprises de moins de 11 salariés. La crise sanitaire a aggravé les choses et en 2020, 77 sociétés françaises de cette branche ont rencontré des difficultés.

En contrepartie, grâce à l’informatique et aux télécommunications, la productivité a augmenté depuis 1995, dans plusieurs pays (États-Unis, Allemagne, Australie, Canada, Corée du Sud, Finlande, France, Japon, les Pays-Bas et la Suisse). 

Par ailleurs, les spécialistes s’accordent à déclarer que les activités du numérique vont révolutionner l’enseignement. La crise sanitaire a mis à l’épreuve tout le corps enseignant ainsi que les élèves et les étudiants ; la dématérialisation a permis d’éviter le pire, quoi qu’on en dise. Je réserverai un chapitre sur ce sujet, car nous ne sommes qu’au début d’une grande mutation.  

L’économie de la connaissance 

Les responsables politiques de l’Union européenne ont consenti à moderniser en profondeur l’économie européenne, afin de maintenir notre compétitivité vis-à-vis des États-Unis, et d’autres grands acteurs. Au mois de mars 2000 à Lisbonne, le Conseil européen a fixé un objectif ambitieux : [je cite] 

« L’économie de la connaissance doit être la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une meilleure cohésion sociale ».

L’innovation, les TIC, et l’intelligence économique constituent les trois fondements du nouvel entrepreneuriat. La gestion de l’information devient une nécessité pour rendre ce triptique pertinent, accessible et lisible. Les outils tels que l’intranet, plate-forme collaborative, site Internet, blog, base de données, cloud, et autres data-base, doivent être soigneusement structurés pour atteindre une grande fluidité. Les recherches et les extractions doivent être performantes et à la portée de tous. Le temps où le petit chefaillon de service organisait sa régulière rétention d’information pour exercer divinement son pouvoir est révolu !

L’Internet est une fenêtre ouverte sur le monde, et une porte d’accès au savoir ; quiconque réfute ces principes aura une fâcheuse tendance à imiter les excentricités de Diogène. Aérez votre vie, voyagez, prenez le large ! Internet s’impose comme le visa du savoir et l’antidote de l’isolement. 

 

Le client est roi  : La société de consommation est, elle aussi, en pleine mutation. Les différentes lois sur le consumérisme et les associations, ont participé à cet essor. Les enseignes de la grande distribution perdent leurs repères, et les rentabilités s’amenuisent. Le besoin légitime de nos concitoyens d’améliorer leur condition de vie deviennent écoresponsable et « consom’acteur ». 

"Information - Traçabilité - Bilan carbone - Proximité - Choix - SAV - Labellisation - Comparatif – Disponibilité – Notation - Qualité". Tels sont les mots clés du consommateur de demain. Par ailleurs, le commerce électronique est en développement exponentiel ; la FEVAD* estime à 100 milliards d’euros le chiffre d’affaires du e-commerce pour l’année 2019, soit une augmentation de 13,4 % depuis 2017, et les sites de comparaison de prix se multiplient. Là encore, les pratiques et les usages sont en plein bouleversement ! Imaginons le commerce de demain… avant, pendant, et après la vente. Le concept multicanal a toute sa raison d’être afin d’obtenir le meilleur taux de conversion. 

Presque 39 millions de Français et 9 internautes sur 10 achètent sur Internet !

*FEVAD = Fédération du e-commerce et de la vente à distance.

 

Dernière minute : L’épidémie du coronavirus a renforcé le e-commerce avec le click and collect, le drive et la livraison à domicile. Le télétravail s’est imposé comme la planche de salut d’une grande partie du secteur tertiaire. Le ministre de l’Économie a donné la tonalité des décisions stratégiques à prendre : l’entreprise « sécable » ne sera plus de mise. Qu’entend-on par entreprise sécable ? Les services supports demeurent dans l’hexagone, et la production est externalisée dans un pays à bas coût de main-d’œuvre !

Changement social et sociétal : L’activité du secteur industriel a fortement régressé au profit du tertiaire. L’espérance de vie continue de croître ; à titre d’exemple, les centenaires en France pourraient passer, d’ici à 2050, de 8500 à 120 000 personnes. Nous nous dirigeons rapidement vers des familles à quatre générations. Par ailleurs, le divorce augmente et touche 44,7 % des mariages en 2009, selon l’institut national démographique. Le nombre de familles recomposées croît par voie de conséquence. Toutes ces évolutions ne sont pas sans poser de problème à moyen et long terme. 

Les différentes réformes sur les retraites font plus de mécontents que de satisfaits ! Le Français souhaite, avec véhémence, des améliorations de tous ordres et surtout, de son pouvoir d’achat [gilets jaunes], mais refuse quasi systématiquement toutes les réformes.

Du village gaulois à la mondialisation : Sur le plan géopolitique, économique et financier, nous sommes très rapidement passés d’une approche territoriale à la mondialisation. Le seul original qui mène une politique inverse, c'est Arnault Montebourg. Dans les précurseurs de l’utopie, on peut évoquer Platon et Aristote ; aujourd’hui, nous avons le chantre du slogan « made in France », le dompteur d’abeilles, le marinier d’eau douce : Montebourde, pour les intimes en souvenir à toutes ses bévues inoubliables. 

La mondialisation ne se limite pas à l’économie, mais s’étend à la culture, l’information, la communication, l’environnement, l’énergie, au tourisme, etc. C’est en quelque sorte, l’espace de notre humanité !

Les évènements sanglants du printemps arabe sont les prémices d’une volonté grandissante des peuples opprimés d’obtenir plus de liberté, de démocratie et de justice sociale ; bien ou mal exprimé, mais c’est ainsi. Le mur de Berlin est tombé le 9 novembre 1989. À l’instant, où je relis ce chapitre, j’apprends le décès de Mikhaïl Gorbatchev !

Changement d’ère 

Désormais, rien ne sera plus comme avant ! Nous devons intégrer le changement dans notre vie quotidienne. Selon Étienne de la Boétie, la première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude ! 

Ne pleurnichons pas sur nos malheurs, ne nous lamentons pas sur les effets néfastes des crises successives, en regrettant les trente glorieuses. Nous devons imaginer ensemble notre avenir. Le paradoxe français réside en ce que les gens veulent des améliorations de leur niveau de vie, mais rares sont ceux qui acceptent le changement.

Nous devons impérativement remettre le citoyen à la place qu’il n’aurait jamais dû quitter, c’est-à-dire au centre de nos préoccupations. Notre responsabilité est de choisir des hommes politiques capables de relever ce défi, donner du sens et de la cohérence à leurs idées et à leurs actions, afin de nous entraîner à participer activement à construire notre futur dans un climat de fraternité et de paix.

Le paradoxe de l’âne de Buridan est une parabole selon laquelle son âne serait mort de faim, à défaut de choisir entre deux picotins, accessibles et situés à égale distance, près de lui. 

La vie est une succession de choix, et lorsque les bons sont supérieurs aux mauvais, la confiance en soi s'affirme et l’espoir se profile.

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